| Comme
vous pouvez le constater, l'auteur est un être humain de
format
classique, avec deux yeux, un
nez, une bouche, et tous les accessoires
nécessaires. |
Emmanuelle Urien
écrit depuis toujours. Toute petite, elle
rédigeait des essais visionnaires sur la condition
enfantine. Malheureusement,
ses instituteurs n'ont jamais tenu compte de ses sublimes copies,
arguant qu'elle était chaque fois hors sujet.Je ne sais pas qui a dit cela, mais c'est totalement faux. Petite, j'écrivais comme tout le monde des rédactions avec des moutons et des feuilles mortes, avec de l'encre violette et des taches, en tirant la langue pour aller plus vite. L'influence du Petit Prince a probablement été déterminante dans ma carrière, mais il faudra attendre que celle-ci soit achevée avant de se prononcer définitivement sur la chose, et sans doute à titre posthume. Laissez, je ne suis pas pressée. Adolescente,
quand tant d'autres exaspéraient leurs sens en
rêvant de l'Amour, Emmanuelle
Urien passait ses nuits à composer
des romans-fleuves sur des copies doubles à petits carreaux,
sans
sauter
de lignes. Cette déplorable habitude lui valut
d'intraitables
retours des éditeurs qui, bien qu'impressionnés
par le
volume de ses écrits (1298 feuillets, soit 5192
pages), déclarèrent son oeuvre
illisible et
malheureusement
peu susceptible de correspondre à leur ligne
éditoriale.Faux encore, archi-faux : à quatorze ans, je rimaillais en alexandrins avec césure à l'hémistiche, comme le commun des mortels de cet âge. L'Andromaque de Racine a beaucoup pesé dans ce choix, quoique fugitivement : à quinze ans, j'avais renoncé à la poésie rimée, à la satisfaction unanime et non dissimulée des adeptes du genre, sauf Baudelaire, mais c'est parce qu'il était déjà mort. Emmanuelle
Urien ne cessa, durant ses longues années
d'études, d'arroser de pamphlets féroces les
établissements
universitaires. On la surnomma la
pasionaria des campus.
Ses professeurs la respectaient et la craignaient ; à
plusieurs
reprises ils lui cédèrent leur place sur la
chaire afin
qu'elle éclaire l'enseignement de sa flamme audacieuse.
Aujourd'hui
encore, ses tracts ronéotypés sont
affichés dans
le hall d'entrée de la Faculté de T., pour
l'exemple.N'importe quoi : en fac, j'étais assise tout au fond de l'amphi, je prenais des notes en langage SMS et en somnolant. Avant les examens, je bachotais comme une folle pour rattraper mon retard et pouvoir profiter de l'été en tenant la caisse du Rallye de Saint-Nazaire. Ma seule contribution au panneau d'affichage de l'université de T. est une petite annonce : Étudiante en maîtrise donne cours Anglais-Allemand-Espagnol TLJ sauf WE, 60F/H. C'est clair, net, concis, et ça donne déjà une idée de mon style à venir. Avide
de découvertes, intrépide et fantasque,
Emmanuelle
Urien, à vingt ans, enfile un sac à dos et part
faire le
tour du monde en patins à roulettes, chargée des
oeuvres
complètes de Shakespeare, Goethe, Cervantes et Rabelais.
Elle
passera plusieurs années à
alphabétiser les
populations les plus démunies, tout en relatant son
périple dans ses désormais
célèbres Carnets
de débord
dont l'édition originale s'est vendue à 12
millions
d'exemplaires et a été traduite en 223 langues et
dialectes, en hommage aux extraordinaires dons linguistiques de son
auteur.Mpffff. En réalité, je faisais un stage en Allemagne. J'en ai d'ailleurs tiré une grande oeuvre intitulée : Direktversicherung in der europäischen Union : Berufspraxis und Neuorientierungen. Je l'ai traduite moi même en français, et elle a fait un carton auprès de mon directeur de mémoire qui en a gardé un exemplaire pour sa collection. Enfin, l'exemplaire. Épuisée,
Emmanuelle Urien décide de
faire une
pause : ses patins sont usés jusqu'à l'essieu,
elle
regagne la France à dos d'âne et prend ses
quartiers dans
une ancienne
bergerie en Ardèche. Toujours animée par cet
esprit de
contradiction qui fait sa force et sa faiblesse, elle décide
d'y
élever des vaches. Bien entendu, le souffle
créateur
continue de l'habiter. Cette fois, il lui inspire un Traité
d'écriture environnementale,
dont José Bové tirera d'ailleurs quelques unes de
ses plus
célèbres diatribes sans pour autant en citer la
source,
ce dont Emmanuelle Urien ne s'offusquera pas, démontrant par
là qu'une littérature altermondialiste est
possible.Alors là, c'était l'époque du chômage, des petits boulots, des entretiens ratés, bref : de la grande entrée dans la vie active. Impressionnés par mes diplômes et mon expérience, les DRH déploraient cependant n'avoir aucun poste à pourvoir correspondant à mon profil. À cette période, il faut pourtant savoir que j'ai beaucoup écrit : mes lettres de candidature restent des modèles dont de nombreux apprentis chômeurs se sont servis pour asseoir leur vocation. 10% de la population active, rendez vous compte : quel succès! Notant
avec une fascinante lucidité que le monde ne tourne
pas
rond, Emmanuelle Urien s'acharne à le démontrer
dans une
série d'écrits iconoclastes que d'aucuns
baptiseront nouvelles.
Cette période, dite "noire", marquera le renouveau du genre,
que
les littératures post-modernes avaient rendu
obsolète, pestiféré, et contagieux.
Désormais, les rentrées littéraires
devront compter 97,3%
de recueils de nouvelles, à défaut de quoi les
éditeurs récalcitrants seront passés
par les armes
(Loi du 17 novembre 2005) .Ah, quand même. C'est là que nous nous rejoignons, elle et moi : la nouvelle. Noire. Oui, parce que ça ne se voit peut-être pas, comme ça, mais j'écris des nouvelles noires. Dures et tristes. Non, pas toujours tristes. Dures et grinçantes, aussi. Mais noires, ça c'est certain. Voilà, je crois qu'il n'y a rien à ajouter : vous savez tout. Le reste est littérature. Ou alors l'inverse. |

| Voilà pour
l'aspect physionomique de la chose, comme
ça
on n'en parle plus. Passons maintenant à l'essentiel : ma vie, mon oeuvre. |