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Jeanne
se terre. Jeanne a peur. Elle pose son mouchoir sur son nez, appuie
bien fort, tant pis si ça fait mal : c'est le prix de
l'entêtement. Elle a rabattu les volets, fermés
les
fenêtres et tiré les rideaux. Mais cela ne suffit
pas, les
fantômes entrent quand même.
Une semaine que ça dure, cette histoire. C'est long, d'autant qu'elle n'en voit pas la fin. Car malgré ses efforts pour le contenir, l'assaut ne faiblit pas et l'invasion s'éternise. Les fantômes se moquent bien de ses résistances, ils sont d'un tout autre bois qu'elle et s'entendent à lui mélanger les sens. Alors Jeanne qui, d'aussi loin qu'elle se souvienne, n'a jamais cédé à rien ni à personne, sent son écorce se fendre. Pour la première fois, elle doute de l'emporter. Les fantômes, il est vrai, sont partout. Dans la maison, bien sûr. Mais dehors, c'est encore pire, ils attaquent sur tous les fronts, le rempart dérisoire du mouchoir est vite franchi, ils investissent les plis du tissu, s'insinuent jusqu'aux narines palpitantes, dilatées et traîtresses à la cause de Jeanne, qui n'a d'autre choix que de leur céder le passage. Jeanne est revêche et froide, c'est une vieille femme mal embouchée qui n'a jamais supporté la compagnie de personne. Or, ces odeurs qui l'escortent désormais sont comme une foule de nouveaux intimes qui auraient soudain forcé les barrages qu'elle a mis toute une vie à construire autour d'elle. Ce ne sont pourtant pas de mauvaises odeurs, au contraire. Les premiers temps, ça n'allait d'ailleurs pas chercher bien loin : eau de rose par-ci, fleur d'oranger par-là...elle pensait à son linge qui attendait d'être repassé, ou bien aux alentours des pâtisseries dans le sud de la France. Pas de quoi se monter la tête, elle n'est pas bornée à ce point, Jeanne. Elle haussait les épaules, se frottait le nez une bonne fois, et passait à autre chose : on a d'autres chats à fouetter, n'est-ce pas? Et puis, les jours passant, son nez s'est mis à frémir pour un rien, annonçant chaque fois une nouvelle intrusion de ces odeurs étranges et sans source apparente, qui devenaient plus raffinées, plus complexe et surtout, plus entreprenantes. Jeanne n'aime ni ne déteste les parfums. Elle n'en porte pas, voilà tout : le supperflu, très peu pour elle, la teigne se passe très bien de tous ces artifices. Mais voilà qu'à présent, ils cherchent à remplacer l'air qu'elle respire. S'ils s'en tenaient là, encore. Mais l'odeur n'est jamais brute, le parfum jamais nu : ils viennent accompagnés d'images qui forcent dans son esprit hostile des émotions bouleversant l'ordre austère qu'elle a établi dans sa mémoire étriquée. Des souvenirs heureux qui, forcément, ne sont pas les siens. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'elle a compris qu'il s'agissait de fantômes, que tout cela se jouait bien au-delà des réalités palpables. Car Jeanne, faut-il le préciser, n'a jamais été heureuse : elle n'a jamais pu, et guère voulu non plus. Question de survie, dirait-elle, s'il se trouvait devant elle quelqu'un à qui énoncer pareille affirmation. Parce que c'est bien gentil, le bonheur, ça s'installe un temps, ça prend ses aises, et puis un jour ça vous plante là, et vous n'êtes pas plus avancée. Voilà comment Jeanne voit les choses, elle n'en démordra pas. Alors non, vraiment, elle ne veut rien fréquenter d'approchant. Mieux vaut s'aguerrir. Se frotter aux peines du quotidien, petites et grandes, pour endurcir la peau et épaissir la corne. Après, plus rien ne vous touche, c'est comme ça que l'on fait de vieux os. Elle en sait quelque chose, Jeanne, à quatre-vingts ans passés. Mais aujourd'hui, quelle attitude adopter? Les fantômes lui font du rentre-dedans, et elle ne sait pas d'où ils sortent, elle a pris soin de vérifier, vous pensez bien! Pas un bouquet de fleurs, pas un flacon qui traîne ; et d'abord, d'où lui viendrait pareil attirail? Ça la pénètre d'un coup, et pour peu qu'elle abaisse sa garde, la voilà toute guillerette... Si elle se laisse aller, il vont lui tourner la tête, c'est sûr, remplir son vieux coeur de gaieté, faire pétiller ses yeux, rosir ses joues... Et ensuite, quand ce sera fini? Y as-tu pensé, pauvre Jeanne? Une semaine que ça dure, on vous dit. Et puis Jeanne est devenue folle. C'est ce que les voisins se sont murmurés ce matin. Le mari et la femme, postés derrière la même fenêtre. Depuis trois jours, sous prétexte d'inquiétude, ils guettent derrière le rideau l'apparition de la vieille bique, emmurée depuis Dieu sait quand. Aujourd'hui, enfin, elle est sortie. "Elle est folle!" a chuchoté la femme sans décoller le nez du carreau. "Complètement folle!" a renchéri le mari. Ils s'interrogent : faut-il la rattraper? Prévenir la police? ...Finalement, ils sont tombés d'accord pour ne rien faire, à cause des ennuis, on en a toujours bien assez comme ça. Alors ils font comme s'ils n'avaient rien vu, replaçant le rideau avec mille précautions inutiles. Après tout, ils la connaissent à peine, Jeanne, et n'en ont jamais entendu dire que du mal... tout de même, c'est triste de voir comme l'âge a raison de nous tous. Pendant ce temps, Jeanne se promène le nez au vent. Il faut croire qu'elle a fini par céder aux fantômes, qu'ils l'ont poussée de bon matin hors de sa maison dont la porte, grande ouverte, bat encore derrière elle sous l'effet des bourrasques. Jeanne se laisse entraîner sans résistance, les narines frémissantes et les yeux écarquillés. Ça sent bon, se dit-elle, mon Dieu que ça sent bon! Elle en est tout étourdie, ça lui donne des palpitations. Mais tant pis, elle avance quand même, à petits pas pressés. Dehors, d'autres fantômes l'ont rejointe, certains l"effleurent et lui échappent avant qu'elle ait pu les respirer tout son content. Alors elle se lance à leur poursuite, dans la rue. Qu'elle soit en robe de chambre et pantoufles n'y change rien, on ne l'arrêtera pas pour si peu. Poussée par le vent qui souffle de plus belle, Jeanne galope de droite et de gauche sur les trottoirs de la ville. Ses cheveux blancs flottent autour de sa tête d'oiseau et lui dessinent une auréole. Des passants rient en la voyant, d'autres s'immobilisent, inquiets : ne devrait-on pas intervenir, tendre la main à cette pauvre dame qui semble ne pas tourner très rond? Mais personne n'ose interpeller Jeanne et mettre personnellement fin à son enchantement ; c'est qu'elle a l'air tellement heureux, la vieille! Et donc, Jeanne court toujours. Les pans de sa robe de chambre se sont ouverts et, à l'aide du vent, lui font de grandes ailes déployées derrière elle. Un ange de quatre-vingt deux ans qui cherche à prendre son envol... La veille au soir, Jeanne a subitement jeté son mouchoir au feu et ouvert toutes les fenêtres, aspirant les fantômes à la douzaine, par la bouche et le nez. Ils s'y sont engouffrés sans le faire dire deux fois, et chacun d'eux, alors, a insufflé dans la vieille carcasse consentante une somme de doux bonheurs fugaces qui l'ont laissée pantelante, comme une jeune fille qui s'essaye à l'amour. Entre deux escapades sur une vague épicée, Jeanne se tance, Jeanne s'admoneste, Jeanne se fustige : "Ma pauvre fille, tu vas tomber de haut!" Car elle tombera, c'est certain, et elle ne se voit pas souffrir les mille tourments de l'abandon, à son âge on a plus vite fait d'ouvrir le gaz, pas d'entourloupe dans cette odeur-là. Mais voici qu'un petit fantôme mimosa, sous couvert d'innocence, vient diffuser un parfum de calanques dans l'esprit de Jeanne, qui s'ouvre et cède à nouveau, ce qu'il est aimable et tiède, celui-là, il ne peut pas lui faire de mal! Le matin venu elle a deviné, à l'extérieur, le foisonnement des odeurs mal contenues par les murs de sa maison, elle a senti l'appel et rejoint les fantômes du dehors. Il y en a partout. Allons, au travail! Jeanne trottine, court comme elle peut dans ses pantoufles usées : là-bas, encore un, vite, le rattraper! Bergamote. Et une pointe de citron. Jeanne rit tout bas, sa discrétion vieille d'un demi-siècle lui fait encore de l'usage. Le bonheur n'empêche pas la fatigue. Les heures passent malgré la joie, Jeanne a froid et mal aux pieds, d'ailleurs voilà lurette qu'elle a perdu ses mules. Elle avise un banc, s'y assoit en soupirant : "Laissez-moi tranquille, vous tous! Vous voyez bien que je suis lasse!" D'un grand mouvement du bras elle essaie de chasser les fantômes, heurtant au passage un clochard qui ronfle tranquillement à côté. Un instant, Jeanne s'effraie de cette présence peu ragoûtante. Mais l'homme ne s'offusque pas de l'intrusion. Il trouve même amusante la compagnie inattendue de cette petite vieille échvelée, pied nus et en chemise, qui parle et gesticule. "Tiens, Mamie, ça va te réchauffer!" Jeanne pince les lèvres, elle n'aime pas qu'on lui adresse la parole, surtout comme ça, sans y mettre les formes. Mais son nez, plus fort qu'elle, l'entraîne vers la bouteille que lui tend le clochard. "Ça sent bon, dites-moi!' L'homme s'esclaffe. Les narines de Jeanne poursuivent leur enquête, s'approchent du clochard médusé qui n'ose plus bouger. Il y a bien longtemps qu'une femme ne l'a reniflé de si près, surtout comme ça, avec les yeux mi-clos et un de ces airs sur la figure, on jurerait de l'extase. Dommage qu'elle soit si défraîchie. "Vos fantômes sont délicieux! Puis-je vous en emprunter quelques-uns?" L'homme remballe son rouge, s'éloigne en maugréant : la vieille a une sauterelle grand format dans la guitare. Décidément, on n'est tranquille nulle part. Alors Jeanne rentre chez elle, lentement à cause de ses pieds meurtris d'avoir tant marché. Toute menue dans sa chemise de nuit que le vent colle contre sa poitrine, les traits pincés, sèche et amère, elle n'a plus rien d'un ange. Hautaine en dépit de sa tenue pitoyable, elle s'acharne à refuser l'aide que lui offrent quelques passants, drapant sa dignité intacte dans les pans indisciplinés de sa robe de chambre : pour qui se prennent-ils, ceux-là? Ce n'est pas elle qui irait mettre le nez dans leurs affaires, sûr qu'elles sentent mauvais, il n'y a qu'à voit l'air coupable qu'ils ont tous! Non, vraiment, elle n'a jamais aimé les gens, ce n'est pas maintenant que ça va changer. Jeanne hoche la tête et claudique, son cortège de fantômes à la traîne, elle les sent dans son dos lutter contre le vent. Elle a honte. De sa conduite légère et de tout ce plaisir. Son nez, lui, frémit encore, mauvais élève, cancre aux aguets. Malgré elle, Jeanne voudrait bien que ça persiste un peu, ce bonheur. Mais après, Jeanne, après : que vas-tu devenir? Elle est arrivée à la nuit tombée, a laissé entrer les fantômes avant de refermer la porte, ça lui a pris du temps, ils étaient si nombreux. Elle a baigné ses pieds noirs de toutes les saletés de la ville, pansé ses plaies et gémi d'acoir si mal aux jambes. Elle se couche et s'endort en frissonnant, le corps encore glacé par sa folle équipée. Elle a gardé sa chemise de nuit abîmée et salie, y trouvant des relents d'aventure qui s'accordent bien avec la chamade que son coeur lui bat. Ses narines frémissantes disent clairement que ses fantômes la veillent. Les plus discrets sont là, qui lui dictent des rêves simples : pin et lavande, thym et limette, Jeanne se promène sous les arbres, le long des champs. Elle est vaillante, elle a la vie devant elle pour tout recommencer. Ces parfums sont du bon côté de la barrière, celui des naïfs et des simples d'esprit, où le soleil exalte l'odeur des foins, où la terre, même sèche, porte le germe de substances nouvelles. C'est le côté du vrai bonheur, celui qu'on n'attend plus. Du fond de son purgatoire personnel, Jeanne accepte l'invitation, c'est d'accord, elle y va. Le nez tendu, les yeux fermés : c'est si joliment présenté. Et Jeanne devient légère. Subtile. Éthérée. Volatile. Au fond de son cerveau, la tumeur qui grossit depuis des mois a fait céder un minuscule vaisseau. Tandis que le sang se répand dans son crâne, un dernier fantôme s'élance pour parvenir au nez de Jeanne qui pense, juste avant le dernier soupir, que les gens ont bien tort d'en faire toute une histoire : la mort sent l'ail, la pauvre...
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