Lilas triait. C’était son truc à elle, une manie cultivée d’emblée, à peine posés les pieds sur le trottoir de la rue Caravale.

Avant que le client ne se plante devant elle, Lilas avait le temps d’observer de loin sa mise et sa démarche. Quand il s’arrêtait, elle complétait l’examen, sans un mot : les mains d’abord, le visage ensuite. La revue prenait fin quand Lilas annonçait le tarif. Pour refuser un client, elle avait une méthode bien à elle : « C’est mille euros » annonçait-elle. Cela suffisait. À ceux qui protestaient, riant de cette bonne plaisanterie, elle répétait « mille euros » d’une voix douce et si ferme que le client décampait en s’excusant, penaud d’avoir pensé un instant qu’il avait les moyens de s’offrir cette presque gamine à la peau neuve et au regard froid.

Elle était un peu jeune, Lilas, pour avoir déjà ces manières de rombière, à vous toiser le client de haut en bas avant de le déclarer bon pour le service. Vingt ans la semaine passée, et personne nulle part avec qui les fêter. Un compte en banque qui s’effritait, des études à financer, et puis tout le reste, aussi : ces petites factures qui ne payent pas de mine mais vous poussent, l’air de rien, de jobs d’étudiant en petits boulots, un soir que l’électricité ne marche plus, à décider de poser rue Caravale pour les passants en manque de chair.

Deux nuits par semaine, pas plus : les autres soirs, elle se les réservait pour travailler ses cours. Dans deux ans elle aurait son diplôme d’infirmière, elle passerait ses nuits à faire des gardes dans les hôpitaux, et alors adieu le trottoir.

Rue Caravale, c’est là où sont toutes les putes. C’était où habitait Lilas. C’était pratique. L’étudiante expliqua aux tapineuses qu’elle ne viendrait pas souvent, et pas longtemps. Et surtout, qu’elle ne monterait pas avec n’importe qui. Elle choisirait, en vertu de règles qu’elle leur exposa, et qui les rassurèrent autant qu’elles les amusèrent. Quatre règles : d’abord, pas plus de quarante ans. Pas d’alliance. Pas d’imperméable. Et surtout, l’air gentil.

Et Lilas triait. On s’arrêtait souvent devant elle, car l’étudiante, avec sa jupe aux genoux et son chemisier sage, troublait ces habitués des décolletés cernés de faux cuir miroitant sous la lumière glacée des réverbères. Lilas refusait trois clients sur quatre, mais montait pourtant dix fois dans la nuit. Monter, c’était une façon de parler : elle habitait au rez-de-chaussée. Dans son studio, l’électricité était revenue.

Les nuits où Lilas ne travaillait pas, on parlait d’elle, dehors, rue Caravale. Entre putes, sans médire, juste pour la trouver bizarre, et plutôt mal barrée. Des clients aussi, quelquefois, cuisinant celle qu’ils avaient levée, essayaient de savoir qui c’était, la nouvelle. Mille euros, qu’on l’appelait. Les filles se mettaient plus vite au travail, sans répondre : on ne balance pas une collègue, même givrée. Question d’éthique.

Et puis ce fut l’hiver. Il s’installa, prenant ses aises sur la ville comme s’il avait eu l’intention d’y élire domicile. Lilas commença à trouver ça dur. Jusqu’alors, elle avait réussi à mettre son corps entre parenthèses, à se détacher de qu’on lui faisait subir. Il n’y avait qu’une douleur lancinante, désagréable mais superficielle : c’était quelque chose qu’on pouvait oublier. Elle pensait contrôler la situation, demeurant libre de ne pas coucher avec le premier venu. Mais depuis quelques jours il faisait froid, et le crachin obstiné qui mouillait les trottoirs retenait chez eux ou dans les bars les réguliers de Lilas. Il y avait moins d’hommes qui passaient et, une fois triés, aucun pour monter avec elle : tous portaient des imperméables.

Comme la pluie persistait et que les factures s’amoncelaient à nouveau, Lilas décida un soir de lever la restriction sur les imperméables. Elle monta trois fois dans la nuit, après avoir scruté plus longuement que d’habitude les mains et les visages de ses clients. Une fois ôtés et jetés sur le dos d’une chaise, les imperméables ne révélèrent rien de particulier. Lilas garda les yeux fixés dessus tandis qu’ils dégouttaient sur le lino. Elle détestait les imperméables.

Les jours d’après, la température baissa encore. Les filles, leur manteau jeté sur l’épaule, grelottaient rue Caravale. Lilas, transie, enfila un blouson sur son chemisier, et ne monta pas de la semaine. Le blouson n’y était pour rien, car les hommes continuaient de s’arrêter devant elle. Mais le froid était devenu si vif qu’ils portaient tous des gants. Lilas n’osait pas leur demander de les retirer.

« Mille euros » préférait-elle dire en soutenant leur regard impatient.

Alors bien sûr, dès la semaine suivante, elle renonça également à la règle de l’alliance : ses examens approchaient, elle avait besoin de lumière pour réviser le soir, et puis après tout, une alliance, ça s’enlève, une main vierge ne prouve rien, combien d’hommes s’en allaient lever une pute la bague au doigt ? C’était une règle idiote, comme celle de l’imperméable. Elle monta avec cinq clients, qui ôtèrent leurs gants sitôt passée la porte. Aucun ne portait d’alliance. Ça ne veut rien dire, pensait Lilas en regardant le plafond.

La règle de l’âge sauta la nuit suivante : c’était un mercredi, et Lilas aurait dû en principe travailler ses cours et préparer ses examens. Mais l’après-midi même, il avait fallu payer la réparation d’une canalisation que le gel avait fait éclater chez elle. Lilas monta six fois cette nuit-là, avec des hommes auxquels, après un examen détaillé, elle trouva l’air particulièrement gentil. Ils ne le furent ni plus, ni moins que tous les autres.

Vint le jour où Lilas renonça à appliquer la dernière de ses règles, celle qui pourtant lui était la plus chère. Celle qui la mettait, pensait-elle, à l’abri du dégoût qu’on doit ressentir à donner son corps à un homme qu’on n’a pas choisi. Elle venait de recevoir sa facture de gaz, et de toute façon, l’ampoule du réverbère en bas de chez elle était cassée, on n’y voyait rien, alors à quoi bon ? Elle monta avec le premier qui se planta devant elle, sans même tenter de deviner son expression dans la pénombre, et ne le trouva pas différent des autres. Jusqu’à ce qu’il lui murmure à l’oreille « Mille euros, hein ? » et se mette à la frapper, avec la matraque qu’il dissimulait dans son imperméable.

 « Faut pas monter avec n’importe qui, soupirèrent les filles de la rue Caravale en apprenant la triste fin de la petite Lilas. C’est comme pour tout : il y a des règles. »

Lilas ou les règles de l’art - © Emmanuelle Urien, 2005

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LILAS OU LES RÈGLES DE L'ART