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Depuis quelques semaines, les gens dans la rue lançaient à Mamie Fauré de drôles de regards. Des regards curieux, des regards étonnés, ravis, admiratifs, même. En tout cas, pas de méchants regards. Mamie Fauré, pourtant, détournait vite le sien, serrait son sac à main plus fort contre son ventre, et se dépêchait de rentrer : pour une femme qui passait inaperçue depuis plus de soixante ans, cette attention subite avait de quoi surprendre, et Mamie Fauré pensait que les surprises, à son âge, s'avéraient plus souvent mauvaises qu'agréables. Comme le phénomène persistait, elle s'y accoutuma cependant et, au lieu d'ignorer ou de fuir ces regards, elle se mit à leur répondre, discrètement, avec la dignité d'une souveraine en promenade. Tout compte fait, ce n'était pas déplaisant d'être reconnue dans la rue. Et quant à savoir pourquoi, eh bien! le monde était bizarre et, faute de mieux, elle se contenterait de cette explication. Ainsi Mamie Fauré, veuve et septuagénaire, timide et casanière, se mit-elle à sortir plus souvent, en raison de ces regards et des sourires qui les accompagnaient. Le jour où elle entra dans une librairie, elle comprit enfin ce qu'on lui trouvait de si particulier. Elle était venue là par curiosité, pour voir de près un livre dont on parlait abondamment à la radio. Á la télévision aussi, sans doute, mais Mamie Fauré ne la regardait plus, à cause de la télécommande qu'elle égarait toujours. La vieille dame n'était pas une grande lectrice, mais à entendre ce qu'on disait de ce livre, il lui avait semblé qu'on l'avait écrit exprès pour elle. En arrivant dans la librairie, elle n'avait plus en tête ni le titre de l'ouvrage, ni le nom de son auteur, mais elle n'eut pas le temps de s'en inquiéter. Son entrée fut en effet saluée par une série d'exclamations aussitôt suivies d'un branle-bas de combat : le libraire, sa femme, et tous les clients présents se précipitèrent ensemble sur Mamie Fauré, empoignant au passage un exemplaire du livre qu'elle était venue voir. Á l'unisson, ils réclamèrent à la vieille dame une dédicace. Une dédicace! Mamie Fauré, un court instant, voulut leur confier qu'ils faisaient erreur, mais au lieu de cela, elle trottina vers la sortie en leur adressant un petit geste de la main. Nullement vexés, ils se massèrent sur le seuil du magasin pour la saluer en agitant gaiement leur livre --quel en était le titre, déjà? Rentrée chez elle, Mamie Fauré se planta devant un miroir. Il y avait une éternité qu'elle n'avait pas délibérément contemplé son reflet, et elle l'observa comme si c'était celui d'une autre. Elle examina la peau tendue sur ses pommettes, les rides d'expression, celles de l'âge, et puis ses yeux, très bleus, qu'elle trouva bien jolis. Ainsi donc, elle ressemblait à l'auteur de ce livre dont le titre continuait à lui échapper. La chose était-elle effrayante, ou simplment amusante? Après quelques jours passés sans sortir, elle retrouva avec plaisir les regards amicaux et surpris des passants. Elle leur dispensa ses saluts bienveillants avant de se rendre rendre dans une bibliothèque, juste pour voir : ce livre, son livre, y était-il? ...Non seulement il s'y trouvait, mais on en parlait à l'intérieur au moment même où la vieille dame entrait, tâchant vainement de se souvenir du titre, mais comment diable s'appelait ce bouquin? En quittant la salle de lecture une heure plus tard, Mamie Fauré se demanda si elle avait bien fait d'accepter de dédicacer l'ouvrage au bibliothécaire. Il l'en avait priée avec un regard de chien qui attend son os. Elle se rappelait avoir eu un penchant pour les chiens, et elle avait dit oui, croyant sur le moment céder à une faiblesse sans conséquence. Mais elle avait eu honte, après, et peur, surtout : que ferait-elle si la falsification venait à être révélée? Tricheuse! Usurpatrice! Mystificatrice! Mamie Fauré se répétait ces mots comme des noms d'oiseaux, avec angoisse d'abord et puis, comme le temps passait sans que la police vînt l'arrêter, avec de petits rires gamins. Tricheuse! Et alors elle y revint, comme on retourne aux tables de jeu dans les casinos, avec cette résolution fallacieuse de rester spectatrice. Elle éplucha le calendrier des manifestations culturelles de sa région, puis s'appliqua à paraître dans les salons littéraires, pomponnée comme pour un dimanche, pleine de retenue en apparence, mais très avide, au fond, de tous ces regards destinés à elle seule, ces regards qui lui rappelaient d'exister. Elle était devenue coquette et enjouée, elle avait appris à manier le verbe et le stylo avec la même vigueur maladroite et, tout en dédicaçant des exemplaires de ce livre dont, décidément, elle ne retiendrait jamais le titre, elle bavardait plaisamment avec ses lecteurs. Ses lecteurs, parfaitement : après tout, le temps de la rencontre, ces personnes lui étaient acquises. Ensuite, il est vrai, elle oubliait leur prénom, leur visage, et les paroles échangées ensemble ; d'ailleurs elle oubliait tout, ces temps-ci, et quelquefois jusqu'à son propre nom. Mamie Fauré arriva tôt au salon du livre de Paris. Jamais elle ne s'était aventurée aussi loin de chez elle, tous ces tapis rouges l'intimidaient. Heureusement, comme toujours, il y avait ces regards qui l'encourageaient. Mais à mesure qu'elle avançait dans les allées, la vieille dame remarqua que les yeux, étrangement, se plissaient au lieu de s'arrondir, et que les bouches s'ouvraient au lieu de s'étirer dans ce sourire devenu si familier. Et plus elle approchait du stand où l'on annonçait sa dédicace, plus ces mimiques lui semblaient inamicales. Et soudain, Mamie Fauré se heurta à elle-même. Moins échevelée, sans doute, mieux boutonnée certes, beaucoup plus assurée aussi ; mais c'était elle, de toute évidence. "Marthe!" s'écria l'autre Mamie Fauré, "tu es là, Dieu merci!" Mamie Fauré, tout en savourant l'étreinte de sa soeur jumelle, comprit que l'aventure était finie : on allait la ramener chez elle, ou plutôt dans cette grande maison pleine de gens sans regard dont elle était partie elle ne savait plus quand. Et, tandis que sa soeur lui murmurait des paroles de réconfort, Mamie Fauré, s'emparant de son livre, s'appliqua une bonne fois pour toutes à retenir son titre : Souviens-toi d'Alzheimer, Souviens-toi d'Alzheimer, Souviens-toi d'Alzheimer...
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